On parle souvent de fiction comme d’un espace d’invention.
Mais ce qui m’intéresse, c’est l’inverse : la fabrication du réel.
Le réel n’est pas une matière brute.
Il est organisé, hiérarchisé, raconté.
Ce que nous appelons “réalité” est souvent une version stabilisée d’événements plus complexes, plus ambigus, plus dérangeants.
Quelqu’un choisit quoi montrer.
Quelqu’un choisit quoi taire.
Quelqu’un décide à quel moment une histoire devient acceptable.
C’est là que la fiction commence.
Dans Version Officielle, le personnage principal travaille précisément à façonner l’information pour protéger les puissants. Il participe à cette mécanique invisible qui transforme des faits en récits présentables.
Mais la question qui m’intéresse n’est pas seulement politique.
Elle est intime.
À quel moment participons-nous, à notre échelle, à la fabrication d’un réel plus confortable ?
À quel moment choisissons-nous de ne pas voir ?
À quel moment le silence devient une stratégie ?
Dans mes projets, le réel n’est jamais donné comme une évidence.
Il est toujours traversé par un regard.
Dans À distance, ce qui compte n’est pas l’événement central — qui n’est d’ailleurs jamais montré — mais la manière dont chacun décide de le raconter, ou de ne pas le raconter.
Dans Les Barbares, la parole critique elle-même est récupérée, neutralisée, intégrée au système qu’elle prétend dénoncer.
La fabrication du réel n’est pas spectaculaire.
Elle est quotidienne.
Elle se joue dans les mots que l’on emploie.
Dans les omissions.
Dans les reformulations.
Dans les récits familiaux transmis sans qu’on les interroge.
Je crois que la fiction a un rôle précis : ralentir cette mécanique.
Pas pour révéler une “vérité cachée” définitive.
Mais pour montrer les couches.
Les frottements.
Les contradictions.
Écrire, pour moi, consiste à déplacer légèrement l’angle. À regarder ce que l’on considère comme évident et à demander : qui a décidé que c’était ainsi ?
Ce travail ne passe pas par le spectaculaire.
Il passe par les conséquences humaines.
Quand une version officielle s’impose, quelqu’un en paie le prix.
Quand un silence s’installe, quelqu’un en hérite.
La fabrication du réel n’est jamais abstraite.
Elle finit toujours par toucher un corps, une famille, un lien.
C’est à cet endroit-là que je choisis de raconter.